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30/11/2010

Toutes les tuiles

Toutes les tuiles ont été arrachées. Les fenêtres itou. Il ne subsiste pour l’heure que des murs délabrés. Avant la démolition complète de la maison, avant qu’il ne soit trop tard, hâtons-nous d’en recueillir les peines, les peurs, les joies, les douleurs, les fantômes - qui sait - que les vieux murs transpirent. Sans quoi, je vous le jure, ils disparaîtront à jamais par évaporation.

Mais foin de précipitation : festina lente !

Il est toujours à redouter, en pareil cas, qu’on se bouscule, qu’on s’entre-déchire. Souvent, pressés par le vent fou de nos délires, nous n’entendons plus le souffle des oraisons, le doux chant des berceuses que chantaient les grands-mères, les derniers propos des agonisants. Il ne faut pas briser les ailes par trop fragiles du passé.

On dit que les arbres du jardin seront abattus dans la foulée. Qu’ils ne seront pas même remplacés. Que déjà leur écorce s’est mise à trembler.

On dit aussi que les nuages les plus habitués du lieu laisseront éclater leur peine et que les dieux du ciel comme d’ordinaire, demeureront gravement silencieux.

Jacques Herman

13:57 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

29/11/2010

Déclinez

Déclinez votre nom, votre prénom, votre numéro matricule. Lentement, que je puisse les noter comme il faut. Déclinez votre adresse et votre profession. Sans vous presser. Déclinez à présent vos fausses identités, vos amours déçues, vos insatisfactions. Déclinez vos soucis familiaux, vos inhibitions, vos joies éphémères. Déclinez vos espoirs et vos revendications. Déclinez finalement tout ce que vous voudrez pourvu que j'aie le temps de prendre mon train de dix-sept heures trente-deux sur la voie C, quai trois. Il est toujours bourré à ras bord et les usagers se bousculent pour s'accaparer une place assise. Près d'une fenêtre si possible, pour voir le temps passer.

Jacques Herman

12:17 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

28/11/2010

Les pêcheurs du Léman

Ils ne sont plus qu'une cinquantaine

De travailleurs du plus grand lac alpin

A poser des filets et des nasses

Sous son immense surface

Nacrée qui selon

Le ciel et l'heure

Se charge d'orangés

De jaunes ocrés

Ou de froides couleurs

Du bleu tendre

Aux verts profonds

 


 

Leurs barques tracent

Comme dans les champs

De longs sillons

Mais ils s'effacent

A peine nés

S'estompent

Et se fondent

Dans la masse

Fraîchement labourée

Des eaux du Léman

 


 

Jour après jour

Les pêcheurs affrontent

Le lac par tout temps

Tandis que dans le silence

Des profondeurs

Ne se doutant de rien

Les perches et les féras

Les gardons, les lottes, les truites

Et les ombles chevaliers

Nagent toujours

Dans la candeur

Et l’innocence

 


 

 

Jacques Herman

 

11:38 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

27/11/2010

Nous avons marché longtemps

Nous avons marché longtemps dans un mélange épais de boue et de fatigue. Traversé des forêts. Dormi dans des grottes, des anfractuosités. Nous avons traversé le fleuve de l’oubli mais tous les détails de notre passé ont survécu en nous. Jusqu’au bout. A désespérer.


Nous avons rencontré des soleils barbares qui nous ont ébloui au point que trois des nôtres se sont trouvés pris dans les filets obscurs de la complète cécité.


Nous avons lutté sans armes contre la faim tenace, contre la soif, et contre les dieux qui nous infligeaient les douleurs et l’humiliation.


Sur le monument aux morts qu’ils ont érigé sur la place, ils n’ont indiqué que la liste des noms et des prénoms que nous avons portés. Pour le reste, si cela suscite en vous une once d’intérêt, ce dont nous nous permettons de douter, il vous faut tout imaginer.

 

 

Jacques Herman

 

01:37 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

26/11/2010

Le donneur

Dans l’ombre glorieuse de l’anonymat

Tu t’es glissé dans un corps inconnu

Parce que tu l’as voulu

Tu l’as sauvé du trépas

Et depuis

La vie au-delà de toi

Se poursuit comme

Un trait de lumière

Une zébrure

Un éclair

Dans la noirceur des nuits

Les éclats d’amour

Qui sont l’or des dieux

Te survivent en lui

Jacques Herman

01:10 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (1)

25/11/2010

Pour me faire une surprise

Dans le silence, soudain deux trous : un do majeur, un mi bémol. C’est le début de l’envol des cloches de Notre-Dame vers on ne sait où. Elles se rendent à Rome, me dit ma mère. Un voisin prétend qu’au contraire elles filent vers le Nord.

Le mardi, autour des quatorze heures, je croise, en principe, le curé qui débute alors sa tournée dans la paroisse. Un homme discret, pudibond. On prétend parfois qu’il a n’a d’intérêt que pour les petits garçons. Mais là n’est pas, aujourd’hui, le propos. En l’occurrence, je ne cherche qu’à connaître l’intention des cloches en partance.

Je l’interrogerai, je le tarauderai ; je ne lui lâcherai les basques que si j’obtiens une réponse. Une réponse solide, bien étayée, limpide avec des arguments valides, consistants, acceptables par la raison.

Je m’écrirai alors une lettre où j’alignerai méticuleusement ses explications. Quand le facteur me l’apportera, je feindrai d’ignorer que je me la suis moi-même adressée. Je la conserverai, soigneusement fermée, jusqu’au jour lointain où je me déciderai à l’ouvrir pour me faire une surprise.

Jacques Herman

2020

11:48 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

24/11/2010

Contre le mur

Le Verbe a surgi comme une fée qui troue l’ombre. On l’a vu qui planait au-dessus de la mer.


Puis il a survolé la plage, la digue et les polders, enfin les villes et les villages très loin à l’intérieur des terres.


Il volait comme un aigle, dans un profond silence.

 

Mais soudain cherchant à se pavaner près du sol, il est venu se fracasser contre le mur immense du dédain, de la superbe et de l’orgueil des hommes, conçus à son image et à sa ressemblance.


Jacques Herman

2010

02:33 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (1)

23/11/2010

Une pensée me poursuit

Une pensée me poursuit. Depuis ce matin. Elle ne me lâche pas d’une semelle. Je me cache d’elle, rien n’y fait : elle finit toujours par retrouver ma trace.

Je ruse. J’accentue l’espace qui nous sépare, espérant la semer mais elle arrive encore à me retrouver. J’avise une porte cochère, la face arrière d’un magasin, les arcs-boutants de la cathédrale. En vain. Je me fonds dans la foule anonyme du marché, je me faufile dans les rues basses et profite de leur obscurité, je m’attable dans le fond d’un bistrot mal éclairé. La pensée est là qui me guette, qui me suit pas à pas. Je me sens pris au piège, inéluctablement cerné. A présent la voilà qui me nargue, qui fanfaronne, qui se pavane, qui plastronne. Pressante, insistante, elle bombe le torse. Sa nature même l’empêche d’abdiquer.

Le soir va bientôt tomber. Épuisé, je m’avoue vaincu enfin. Je me soumets, m’assujettis, je me laisse dominer par elle et je la vois qui me sourit.

Jacques Herman

2010

16:28 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (1)

22/11/2010

Personne ici n'en a cure

Dans la chair épaisse du limon gras des terres brabançonnes, un filet d’eau verte se frayait un chemin. Il se noya dans les bras d’un ruisseau boueux bordé d’herbes, qui portait un nom à coucher dehors et qui l’entraîna, plein de tendre douceur dans une rivière qui le cracha, beaucoup plus loin, dans la gueule ouverte de l’Escaut qui l’emmena jusqu’à la mer.

On ne sait ce qu’il advint de lui. Personne ici n’en a cure. Moi non plus. Aujourd’hui, le soleil luit, et cela fait longtemps qu’on ne l’avait plus vu.

Jacques Herman

2010

14:56 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

21/11/2010

Des dormeurs qui montent la garde

Des dormeurs qui montent la garde, debout, noyés dans l’immensité des rêves dont se nourrissent les nuits. Des dormeurs dont on se demande - à juste titre – s’ils respirent encore. Dame ! un passant vient de lancer le bruit qu’ils sont morts. Je m’approche de l’un d’eux. Je rassure à voix basse mes voisins : « celui-ci est vivant ! ». Je m’approche alors du second. Il a ce visage diaphane de la Venise matinale, les yeux cernés d’une ombre bleutée que souligne la noirceur des cils et des sourcils. Je tends l’oreille, je guette un souffle, même ténu, qui sortirait de ses narines. « Celui-là dort pour de bon », dis-je à ceux qui m’entouraient. Mais, tandis que je parlais, je vis les doigts de sa main droite gantée de coton blanc, qui s’agitaient si doucement qu’on eût pu croire avoir mal vu.

 

J’esquissai, je crois, sans autre raison qu’un léger frisson qui me parcourait l’échine, l’amorce d’un mouvement de recul.

 

Une femme énorme dont le corsage menaçait de craquer, s’approcha de moi, me tendit un flacon en verre opaque, soigneusement étiqueté. Sans instruction de sa part, je déchiffrai seul dans mon coin ces lettres calligraphiées d’un autre âge, trecées à l’encre sépia : « Peyotl, la plante qui fait les yeux émerveillés ». La femme disparut.

 

Dans les secondes qui suivirent les tois coups de quinze heures, les deux gardes se réveillèrent en s’étirant, puis deux autres soldats qui portaient une pelure à l’identique s’approchèrent pour les remplacer.

 

 

Jacques Herman

2010

 

 

13:01 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (1)