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16/12/2010

Bien triste métier

Bien triste métier

Qui consiste les soirs

De pleine lune

A hurler avec les loups

A mêler son désespoir

Aux noirceurs du ciel

Puis à baisser la tête

Pour récolter des sous

Que des passants apitoyés

Laissent tomber

Dans une écuelle

 

Les dieux sont lâches

Et n’ont d’autre plaisir

Qu’à vous mettre à genoux

 

Parfois de la brume

Surgit une voix

Qui vous invite à

Changer de trottoir

 

Dans la grisaille du jour

Vous devinez le pont

Qui enjambe le fleuve

Et retient l’attention

Mais le franchirez-vous

Sans hésitation

Au fond de l’eau parfois

Le limon semble doux

Jacques Herman

2010

14:31 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

15/12/2010

Nus comme des vers libres

Nous nous sommes réveillés dans un bain d'encre glacée, noirs comme l'ébène, nus comme des vers libres, débarrassés des carcans de la rime et du nombre des pieds.

 

- Regardez, s’est exclamé l’amoureux des vers gelés, tandis qu’il  tripotait frénétiquement son boulier compteur,  les voilà qui prennent leurs jambes à leur cou !

 

L’un d’entre nous, se retournant, cru de bon ton de lui crier comme l’oiseau du même nom :

- Coucou ! Coucou !

 

 

Jacques Herman

2010

 

 

 

16:59 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

14/12/2010

C'est selon

Le chemin n'en finit pas. Plus on avance, plus on approche du point de départ. Une boucle immense que l'oeil ne peut pas percevoir, à moins de se placer à la hauteur d'un vol d'oiseau, très haut dans le ciel.

Chacun s'en va d'où il peut, d'où il veut, mais jamais ne revient sur ses pas.

On avance, on avance. Tous dans la même direction. On ne croise personne. On ne s'arrête en aucun cas.

On a l'impression que l'envers vaut l'endroit:  le vrai, le faux, le bien, le mal, le laid, le beau,  ne signifient plus rien. On marche comme des forçats dont le sang bouillonnait naguère  pour mille raisons et qui n'ont plus d'autre ambition que de se faire aimer du boulet qu'ils traînent.

Du tissu de la vie, le fil de trame est déjà mort et demain, pour sûr, va périr le fil de chaîne.

On avance dans la honte, l'indifférence ou la peine, c'est selon.

Jacques Herman

2010

14:33 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

13/12/2010

La reine des mers

La reine des mers s’était fait prendre dans le filet d’un pêcheur très ordinaire.

Crime de lèse-majesté ? Probablement, mais non sans circonstances atténuantes.

 

La reine fut traitée avec tous les égards dus à son rang. On lui offrit, fort civilement, de la ramener sous bonne conduite dans les eaux froides de l’océan, de lui restituer le trône devenu  vacant qu’un imposteur avait sans doute convoité et sur lequel il s’était peut-être assis, sans l’ombre d’un consentement, au grand dam de la faune marine.

 

C’est ainsi qu’escortée par des hommes-grenouilles, la sardine fut ramenée en grande pompe dans son palais. Elle reprit sa place légitime, se confondit en remerciements et récompensa ses bienfaiteurs en leur accordant une légion d’honneur.

 

 

Jacques Herman

2010

14:45 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

12/12/2010

Ambre solaire

Je disais que ta peau

Avait l’odeur de la mer

Mais c’était le parfum

De l’ambre solaire

Mêlé au goût du sel

J’aurais voulu compter

Les grains de sable collés

Sur tes seins

Ton ventre

Tes avant-bras

Tes genoux

Mais les dieux locaux

Ne m’en ont pas laissé le temps

Nos chemins de vie

Se sont séparés

Un jour tu es partie

T’établir à Plouhinec

Dans le sud du Morbihan

Je me suis installé

Sous le ciel de Ligurie

Dans la province de Savone

Sur la Riviera du Ponant

J’ai vu ta photo

Dans les journaux

Le lendemain de ton accident

Jacques Herman

2010

10:54 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (1)

11/12/2010

Je suis née avant-hier

Je suis née avant-hier dans l'eau glaciale du torrent comme une plante dans le désert.  J'ai grandi en deux jours dans la lumière du printemps. La saison touchait à la fin de son parcours. Quelques heures m'ont suffi pour voir le monde autour de moi.

- Que l'univers est laid! dis-je à ma voisine, très âgée, dont j’ignorais qu’elle existât. D’emblée, elle m’approuva.

Ensemble nous résolûmes de nous replonger dans l'eau. Nous pérîmes noyées, mais de nouvelles  idées surgissent en tout temps de l'eau glaciale du torrent.

Jacques Herman

2010

22:04 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

10/12/2010

Raser les murs

A peine l’aube a-t-elle pointé le bout de son nez, le voilà qui sort de chez lui, ferme la porte à clé, puis regarde fixement ses pieds et rase les murs, très méticuleusement.

Il les racle littéralement, emportant avec lui des débris de mousse et de la poussière grisâtre.

La manche droite de son manteau se plaint du frottement et jalouse la gauche.

Alors, toujours soucieux d’éviter des conflits , il traverse la rue et poursuit son cheminement sur le trottoir d’en face. La droite sourit. C’est à son alter ego d’endurer la souffrance.

L’équilibre parfait semble à présent atteint. Le manteau tout entier, satisfait de la parité, se résout au silence.

Jacques Herman

2010

13:34 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

09/12/2010

Bonjour la mort

Bonjour la mort je te salue

Je t’ouvre ma porte et je te souhaite

La plus cordiale bienvenue

 

Prends place ici

Sur ce divan

Buvons un verre à la santé

Du temps qu’il te plaît d’arrêter

D’un coup de faux

 

Voici  du sable blanc

Récolté sur la plage

Où nous nous sommes croisés

Je l’ai pieusement conservé

En mémoire de toi

 

Voici des pétales de rose

Que j’ai mis à sécher

Entre les pages d’un livre

Indigeste que je ne lirai pas

 

Voici les aiguilles

D’une horloge

Qui s’est  arrêtée

Depuis plus de dix ans

 

Voici un bocal

Qui contient un enfant

A l’état fœtal

 

Dis-moi

La Mort

Ce que tu attends

 

 

Jacques Herman

2010

15:25 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

08/12/2010

Au bord de la route

Nous nous étions assis au bord de la route dans la bise mordante d’un dimanche après-midi. Nous devisions du temps et du mortel ennui dans lequel sciemment les dieux nous avaient plongés. Nous nous demandions pourquoi nous étions plantés là dans l’intensité du froid de l’hiver finissant.

L’un de nous tira de sa poche un couteau suisse et fit mine de se trancher la gorge. Un autre se mit à compter les anges qu’il crut apercevoir planant au-dessus de Saint-Barthélemy.

La femme la plus âgée tremblait comme une feuille , soutenant avec assurance qu’elle allait bientôt se détacher de la branche et qu’elle était à la merci du vent.

Une jeune blondinette, qu’on eût dit issue d’un tableau de Renoir, débitait en d’infimes morceaux un immense ruban noir avec de tout petits ciseaux.

Oswald, comme toujours, observait ses pieds sans piper mot. Parfois, il dodelinait du chef comme pour remettre en place des idées qu’il conservait jalousement pour lui, tandis que sa mère, qui frisait les soixante-dix ans, se concentrait encore et toujours sur un même tricot brun-clair strié de blanc.

Deux garçonnets dénombraient les voitures. Le premier les grises, le second les ambulances.

On vit passer deux vélos sans cyclistes.

L’un de nous se leva pour dire qu’il détestait le dimanche.

Jacques Herman

2010

11:30 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (1)

07/12/2010

Vingt litres d'encre noire

Vingt litres d'encre noire répartis équitablement dans de pots. De longs pinceaux dans chacun d’eux et plusieurs dizaines d'immenses feuilles de papier blanc à même le sol.

C’est le jour du marché!

Inviter les passants à écrire n'importe quoi. Les mots ne doivent pas entretenir plus de rapports entre eux que des voisins de palier.

Vers midi, les découper avec de grands ciseaux. Monter ensuite au clocher de l'église et les laisser planer comme des oiseaux, tandis qu'un comparse déguisé en prélat, au pied de la tour, les aligne dans l'ordre de leur arrivée.

Demander au passants de suggérer des associations. Le cas échéant, ajouter un verbe, un adjectif, une préposition, et proclamer qu'il s'agit d'un poème collectif qui sera terminé à l’heure des vêpres.

Les rimailleurs poussifs et laborieux s'en retourneront chez eux, amers, aigris,  taquiner leur muses vieillottes et encroûtées qui ressemblent un peu au chien de Salamano.

Jacques Herman

2010

10:35 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)