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22/11/2010

Personne ici n'en a cure

Dans la chair épaisse du limon gras des terres brabançonnes, un filet d’eau verte se frayait un chemin. Il se noya dans les bras d’un ruisseau boueux bordé d’herbes, qui portait un nom à coucher dehors et qui l’entraîna, plein de tendre douceur dans une rivière qui le cracha, beaucoup plus loin, dans la gueule ouverte de l’Escaut qui l’emmena jusqu’à la mer.

On ne sait ce qu’il advint de lui. Personne ici n’en a cure. Moi non plus. Aujourd’hui, le soleil luit, et cela fait longtemps qu’on ne l’avait plus vu.

Jacques Herman

2010

14:56 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

21/11/2010

Des dormeurs qui montent la garde

Des dormeurs qui montent la garde, debout, noyés dans l’immensité des rêves dont se nourrissent les nuits. Des dormeurs dont on se demande - à juste titre – s’ils respirent encore. Dame ! un passant vient de lancer le bruit qu’ils sont morts. Je m’approche de l’un d’eux. Je rassure à voix basse mes voisins : « celui-ci est vivant ! ». Je m’approche alors du second. Il a ce visage diaphane de la Venise matinale, les yeux cernés d’une ombre bleutée que souligne la noirceur des cils et des sourcils. Je tends l’oreille, je guette un souffle, même ténu, qui sortirait de ses narines. « Celui-là dort pour de bon », dis-je à ceux qui m’entouraient. Mais, tandis que je parlais, je vis les doigts de sa main droite gantée de coton blanc, qui s’agitaient si doucement qu’on eût pu croire avoir mal vu.

 

J’esquissai, je crois, sans autre raison qu’un léger frisson qui me parcourait l’échine, l’amorce d’un mouvement de recul.

 

Une femme énorme dont le corsage menaçait de craquer, s’approcha de moi, me tendit un flacon en verre opaque, soigneusement étiqueté. Sans instruction de sa part, je déchiffrai seul dans mon coin ces lettres calligraphiées d’un autre âge, trecées à l’encre sépia : « Peyotl, la plante qui fait les yeux émerveillés ». La femme disparut.

 

Dans les secondes qui suivirent les tois coups de quinze heures, les deux gardes se réveillèrent en s’étirant, puis deux autres soldats qui portaient une pelure à l’identique s’approchèrent pour les remplacer.

 

 

Jacques Herman

2010

 

 

13:01 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (1)

20/11/2010

Fragile et sépulcral

Fragile et sépulcral, les yeux grands ouverts rivés sur l’angoisse qui plane à deux doigts du plafond sous l’aspect d’un voile noir bordé de violet, il attend, livide, la main secourable d’un dieu quelconque d’un Olympe local qui pencherait enfin sur lui un regard amical et compatissant.

Mais la douleur devient lancinante et le délire obsédant.

Entre des éléphants, des diablotins endimanchés, des profils sans cesse se métamorphosant, des gouttes de sueur perlent aux murs de la chambre d’hôpital.

Dehors, dans le couloir immense, on attend.

Jacques Herman

2010

13:00 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

19/11/2010

Hugo Victor de Bogota

Bonjour

Je m'appelle Hugo

Victor

Je demeure

Douze

Avenue des Bégonias

Dans le quartier pauvre

De Bogota

C'est loin

Très loin d'ici

A l'autre bout du monde

Bien au-delà des mers


Je vis avec une fille blonde

Et la cousine de sa mère


Les soirs de pluie

Et les nuits d’orage

L’une et l’autre se promènent

Dans les rues

Nues comme des vers


Dans le ciel au-dessus de nous

Perturbés dans leur vol

Des oiseaux migrateurs

Nous demandent parfois

De leur indiquer l'heure

Et la direction

Du soleil couchant

Jacques Herman

2010

20:23 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

18/11/2010

Les herbes tendres

Dans les placards

Les herbes tendres

Se colorent de gris

Comme l’ennui

D’un jour qui s’étire

Comme les nuages filandreux

Qui flottent

Au-dessus de la mer

Et qui jalousent

Son teint bleu-vert

Et son écume blanche


Les herbes tendres

Durcissent en séchant

A l’ombre de la vie

Jacques Herman

2010

14:26 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (1)

17/11/2010

Je ne perds plus le moral

Je ne perds plus le moral

Depuis que j’ai choisi

Un jour de l’enterrer

Tombe trente-trois

Quatrième allée

 


Sur la branche d’un arbre

Au fond du cimetière

Je vis à présent perché

Sifflotant

Souriant

Solitaire

 


Je simule l’entrain

Le bonheur

La douce gaîté

On dirait que béat

Je m’extasie

Il suffirait d’un rien

Pour me mettre à chanter

Les couleurs de la vie

 

 

 

Jacques Herman

2010

13:00 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (1)

16/11/2010

Nous ouvrons des bouteilles

Le corbeau s'est fracassé dans la vitre première à l'entrée de la grande verrière. La tête seule a passé le cap.

On vient de partout voir les éclats de la chair lacérée. On les photographie. Les autorités hautement spécialisées n'ont pas d'avis clair. Le ton monte. On s'agresse. On en vient même aux mains.

L'un des légistes plante sa voisine dans la même position mais le cou plus fragile ne résiste pas: le verre la décapite. Il recommence alors avec des gens plus lourds ou plus résistants mais ils meurent avant d'avoir traversé le verre. Ils tombent sur la trottoir, raides et massifs comme des pierres.

L'un des participants, lancé à l'aveuglette, explose en plein vol. Alors, d'aucuns rigolent. La bonne humeur regagne le terrain que l'on croyait perdu. Nous  finissons tous  par nous asseoir entre les taches de sang coagulé. Nous pelons des oeufs. Nous ouvrons des boîtes de sardines, des bocaux d'asperges. Nous vidons des cartons de gâteaux au sel marin. Nous ouvrons des bouteilles de rouge, de rosé, de blanc, de jus de fruits pour les enfants et d'eau minérale pour ceux qui redoutent la maréchaussée.

Jacques Herman

2010

00:19 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (2)

15/11/2010

Qu'importe, après tout...

Qu’importe, après tout , ce que nous laisserons comme empreinte de nous dans le sable léger des dunes à venir...

Qu’importent nos traces sur les vitres, les murs, l’écorce des arbres...

Qu’importent les pages porteuses des mots que nous avons choisis... Le papier jaunit puis se délite inéluctablement.

Qu’importe que notre ombre s’estompe et que nous disparaissions dans la brume de l’oubli comme en novembre ces chars, gonflés de betteraves, qui se noient dans le brouillard épais des routes qui les mènent à la sucrerie...

Qu’importent les noms gravés dans le marbre des tombes de nos cimetières, qui débordent d’urnes pleines elles-mêmes des cendres de nos vanités...

Le temps balaie les jours comme le vent qui passe, et s’en va porter au loin la poussière qu’il déplace.

Jacques Herman

2010

17:07 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (2)

14/11/2010

En ces lieux inaccessibles à la bonne raison

 

Comme un immense dérèglement des sens, une masse incontrôlable d'incohérences, des éclats de lumières bariolées, vives, vulgaires, jusqu'à l'indécence, des puanteurs du jour pourrissant et des fragrances lourdes de filles qui n'en peuvent plus d'arpenter les trottoirs glauques dans l'opacité des nuits, comme un manège mental où la raison brille par son absence: voilà ce qui porte le monde à contre-sens et qui donne naissance aux rencontres toujours inattendues, parfois inespérées.

 

En ces lieux inaccessibles à la bonne raison, aux pensées fluides qu'elle engendre, surgissent des trains qui planent comme des oiseaux sur des mers incurables - parce qu'elles sont malades comme des chiens et qu'elles crèvent en clapotant sur le rivage - , des cheminées d'usine qui copulent entre les nuages et qui s'écroulent aussitôt après un coït indésirable, des angelots dodus, grassouillets et pustuleux qui ne volent plus que sur commande, et des chiens galeux qui aboient si faiblement que leurs appels ressemblent à des souffles d'agonisants.

 

 

Jacques Herman

2010

14:49 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

13/11/2010

Perte de temps

Attache le temps à ta ceinture et fais marche arrière si nécessaire pour retrouver celui que chaque jour, sans le vouloir, tu perds. Il s’accroche parfois dans les épines d’un buisson ou reste figé dans les basses frondaisons d’un arbre ordinaire. Il lui arrive de se noyer dans des ruisseaux inconsistants.

Su tu cherches comme tant d'autres à le perdre intentionnellement, par intérêt, par coquetterie, tente au moins d'en faire profiter les pauvres. Qu'ils le trouvent et le revendent, qu’ils en obtiennent un bon prix.

Pour l'heure, sur le marché, le temps perdu le plus convoité c’est le temps qu’on investit, par orgueil, par suffisance, dans la poursuite du vent.

Jacques Herman

2010

13:48 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)