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16/11/2010

Nous ouvrons des bouteilles

Le corbeau s'est fracassé dans la vitre première à l'entrée de la grande verrière. La tête seule a passé le cap.

On vient de partout voir les éclats de la chair lacérée. On les photographie. Les autorités hautement spécialisées n'ont pas d'avis clair. Le ton monte. On s'agresse. On en vient même aux mains.

L'un des légistes plante sa voisine dans la même position mais le cou plus fragile ne résiste pas: le verre la décapite. Il recommence alors avec des gens plus lourds ou plus résistants mais ils meurent avant d'avoir traversé le verre. Ils tombent sur la trottoir, raides et massifs comme des pierres.

L'un des participants, lancé à l'aveuglette, explose en plein vol. Alors, d'aucuns rigolent. La bonne humeur regagne le terrain que l'on croyait perdu. Nous  finissons tous  par nous asseoir entre les taches de sang coagulé. Nous pelons des oeufs. Nous ouvrons des boîtes de sardines, des bocaux d'asperges. Nous vidons des cartons de gâteaux au sel marin. Nous ouvrons des bouteilles de rouge, de rosé, de blanc, de jus de fruits pour les enfants et d'eau minérale pour ceux qui redoutent la maréchaussée.

Jacques Herman

2010

00:19 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (2)

15/11/2010

Qu'importe, après tout...

Qu’importe, après tout , ce que nous laisserons comme empreinte de nous dans le sable léger des dunes à venir...

Qu’importent nos traces sur les vitres, les murs, l’écorce des arbres...

Qu’importent les pages porteuses des mots que nous avons choisis... Le papier jaunit puis se délite inéluctablement.

Qu’importe que notre ombre s’estompe et que nous disparaissions dans la brume de l’oubli comme en novembre ces chars, gonflés de betteraves, qui se noient dans le brouillard épais des routes qui les mènent à la sucrerie...

Qu’importent les noms gravés dans le marbre des tombes de nos cimetières, qui débordent d’urnes pleines elles-mêmes des cendres de nos vanités...

Le temps balaie les jours comme le vent qui passe, et s’en va porter au loin la poussière qu’il déplace.

Jacques Herman

2010

17:07 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (2)

14/11/2010

En ces lieux inaccessibles à la bonne raison

 

Comme un immense dérèglement des sens, une masse incontrôlable d'incohérences, des éclats de lumières bariolées, vives, vulgaires, jusqu'à l'indécence, des puanteurs du jour pourrissant et des fragrances lourdes de filles qui n'en peuvent plus d'arpenter les trottoirs glauques dans l'opacité des nuits, comme un manège mental où la raison brille par son absence: voilà ce qui porte le monde à contre-sens et qui donne naissance aux rencontres toujours inattendues, parfois inespérées.

 

En ces lieux inaccessibles à la bonne raison, aux pensées fluides qu'elle engendre, surgissent des trains qui planent comme des oiseaux sur des mers incurables - parce qu'elles sont malades comme des chiens et qu'elles crèvent en clapotant sur le rivage - , des cheminées d'usine qui copulent entre les nuages et qui s'écroulent aussitôt après un coït indésirable, des angelots dodus, grassouillets et pustuleux qui ne volent plus que sur commande, et des chiens galeux qui aboient si faiblement que leurs appels ressemblent à des souffles d'agonisants.

 

 

Jacques Herman

2010

14:49 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

13/11/2010

Perte de temps

Attache le temps à ta ceinture et fais marche arrière si nécessaire pour retrouver celui que chaque jour, sans le vouloir, tu perds. Il s’accroche parfois dans les épines d’un buisson ou reste figé dans les basses frondaisons d’un arbre ordinaire. Il lui arrive de se noyer dans des ruisseaux inconsistants.

Su tu cherches comme tant d'autres à le perdre intentionnellement, par intérêt, par coquetterie, tente au moins d'en faire profiter les pauvres. Qu'ils le trouvent et le revendent, qu’ils en obtiennent un bon prix.

Pour l'heure, sur le marché, le temps perdu le plus convoité c’est le temps qu’on investit, par orgueil, par suffisance, dans la poursuite du vent.

Jacques Herman

2010

13:48 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

12/11/2010

Arrière-goût d'arrière-pays

Ma bouche est pleine de l’arrière-goût d'un arrière-pays. Pleine à ras bord de ses fantaisies faiblement colorées, comme maladives, de juteuses mémoires d'arrière-saison, de teintes défraîchies d'anciens souvenirs.

Il suffit parfois d'une seule goutte échappée de l'eau froide d'un torrent pour tout déglutir et partant, pour tout oublier.

Mais le ciel alors parfois se remplit d'anges gras et dodus qui m'observent de leurs yeux immenses et débordant de haine.


Jacques Herman

2010

23:15 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (1)

11/11/2010

Toutes les dates sont fausses

 

 

Toutes les dates sont fausses. Les rendez-vous incongrus. Les crayons mal taillés. De mon pays natal je crois entendre le chant des terrassiers, mais ce n'est qu'illusion, Les filles grosses et nues qui tombent du ciel comme la pluie ne sont que trompe-l'oeilJe le regrette, sincèrement. Rien ne va plus. Rien ne fonctionne. Le bruit qu'on entend c'est l'orage qui tonne ou le canon qui gronde. Tout le monde s'en fout. L'horreur est devenue la denrée la moins rare, L'enfer c'est ici, en ce moment précis, mais on feint ne pas le savoir.

On se construit des abris de fortune dans les champs éventrés. Les cimetières débordent comme le lait surchauffé, on ne ferme plus les yeux des morts dans les rues.

Le poissonnier phtisique assis sur un siège en pire état que lui devant sa vitrine, lit une anthologie de poésie bulgare.

La nuit va tomber si lourdement encore qu'elle risque bien d'accentuer les dégâts. C'est l'heure grise qu'on situe entre chien et loup. Mais on a mangé les chiens, et les rats, les loups.

"Mais que nous reste-t-il donc?" s'étonne un voisin passablement édenté.

Il nous reste l'ombre quand le soleil est de la partie. Et de morceaux d'espoir qui jonchent le trottoir entre d'autres débris. Et cela nous suffit si nous avons l'assurance de mourir en paix avec notre conscience.

 

 

Jacques Herman

2010

02:45 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (1)

10/11/2010

Jour fadasse

Que l’on m’apporte sur le champ une lame de rasoir bien affûtée et l’image d’un jour fadasse de la fin de l’été. Je la débiterai en quatre morceaux plus ou moins égaux. J’enfermerai chacun d’eux dans un bocal que j’étiquetterai. On pourra lire sur le premier : « Aube fraîche », sur le deuxième « Midi plein », sur le troisième, « Nuit tombante », sur le quatrième,  « Nuit tombée ».

 

Qui donc viendrait  recoller les morceaux ? Qui voudrait d’un jour fadasse de fin d’été, grossièrement reconstitué ?

 

 

Jacques Herman

2010

00:37 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (1)

09/11/2010

Nous garderons la trace

Nous garderons la trace

Des petits cochons

Des petits veaux

Des petites poules

Du chien-chien dans la cour

Qui aboie pour rien

Des jeunes fermiers qui font l'amour

A côté de la fosse à purin

De la pluie qui tombe

Et qui ne veut pas en finir

Depuis ce matin

 

Nous garderons la trace

Des parures d'indiens

Des enfants qui s'amusent

A tuer des taupes

A coup de bêches tranchantes

 

Nous garderons la trace

Des vomissures

En fin de repas

On y retrouvera

Des débris de boudin

De poulet

De tarte au vin

Et quelques idées

Qui se sont noyées

Mais qui furent discutées

Quand les invités

Etaient encore à jeun

 

Nous garderons les traces

Je photographie tout

Mais la vie des photos est de courte durée

Comme les morts

A peine enterrés

Lentement elles s'effacent

Jacques Herman

2010

02:55 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

08/11/2010

Sur place

Si le vent te dégoûte, prends donc la route, et la distance te sera salutaire. Tu te retireras, tu quitteras le pays pour le sable brûlant du désert  et tu respireras l'air pur du repli sur soi, de la visite non accompagnée de tes gouffres inhabités dont on espère qu'un jour tu reviendras.

Mais tu peu aussi choisir de rester dans la puanteur des lieux où tu vis, répéter sans cesse avec une feinte conviction que l'air d'ici est pur et bon, qu'il serait vain de le quêter ailleurs et qu'à tout bien réfléchir, l'herbe de ce pré est aussi verte que celle du pré d'à côté. "Faisons montre de raison", te conseillent les sous-doués.

Alors, lourdement influencé, tu prends la décision de ne rien quitter, de ne rien rompre, de maintenir en toi , autour de toi et à jamais l'insécable, l'intouchable, la royale unité. Celle qui garantit le bonheur des niais voire la paix dans le monde.

En quelques secondes, on t'applaudit des deux mains. La foule te fait la fête. Tu ne bouges plus. Tu fais du sur place, Chaque jour, sans le savoir, tu t'enfonce un peu plus dans la glaise. Encore un peu de temps, juste un brin de patience, et ce sera l'étouffement et le règne sans fin de ton profond silence.

Jacques Herman

2010

02:22 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

07/11/2010

En ce jour à cette heure

En ce jour

A cette heure

Tu me parais te fondre

Dans les douces vapeurs

D'un ciel d'été

 

 

Tu disparais dans le lointain

Libérée de tout ancrage

Assoiffée de bonheur

Ivre de nouveauté

 

 

A deux doigts du délire

Tu perds la raison

 

 

A mesure que mon âme recule

Tu tends à devenir un point

Au mieux une virgule

 

 

En moins de temps

Qu'il n'en faut pour le dire

L'horizon

Vient te prendre en otage

 

 

 

Jacques Herman

2010

17:49 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)