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04/11/2010

Aux trois-quarts asséchée

Ses forces vives se sont consumées comme de la cire. Elle a fini, petit à petit, par s'étioler au fond de son lit. On nous a fait savoir que sa fin était proche.

 

Par affection, par compassion, nous avons acheté des fleurs et nous nous sommes rendus, tous ensemble, à son chevet.

 

Le ciel était couvert, uniformément, d'un voile gris clair.

 

Nous nous sommes divisés en deux groupes distincts: le premier a pris place sur la rive gauche, le second , sur la rive opposée.

Sur un signe convenu, l'un après l'autre, nous avons lancé nos fleurs sur la rivière aux trois-quarts asséchée, déjà délirante, à deux pas de sa mort annoncée.

 

Le plus âgé d'entre nous, peut-être le plus sage, qui nous a toujours paru plus que les autres lié aux choses du ciel, s'est agenouillé puis s'est mis à prier.

 

Un poisson dans une flaque d'eau latérale a produit quelques bulles. Mais nous n'avons pas saisi son message.

 

 

 

Jacques Herman

2010

23:02 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (1)

03/11/2010

Poissons députés

Voici venir glissants, comme des patineurs, les prémisses du vent : le frémissement premier des feuilles dans les saules et les ridules de l’eau tout au bord de l’étang. Si l’on tend quelque peu l’oreille, il arrive de percevoir, comme toujours en ce moment précis,  les propos qui se tiennent par deux mètres de fond : échanges de conseils, de plaintes, d’invectives, d’avertissements, de menaces, de chantage même entend-on : c’est la bouillonnante séance du Grand Conseil des poissons.

 

La tanche boude. L’anguille se dérobe. La brème s’aplatit. La carpe-cuir, par nature endurcie, écope des coups bas sans rechigner. Le goujon trop petit n’est jamais écouté. Le gardon se contente d’observer.

 

Apparemment sorti de la cabane aux outils, un évêque, nu comme un ver, bénit deux pêcheurs puis se lance à l’eau, traverse l’étang à la nage, et sort sur le versant opposé où des jeunes filles l’attendent avec un drap de bain et des vêtements épiscopaux.

 

Il suffit de trois fois rien, d’un incident parfaitement anodin, pour qu’avorte une séance de poissons députés.

 

 

Jacques Herman

2010

01:53 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

02/11/2010

Métaphore

Le poète incompris cherchait à vendre à vil prix des mots accouplés, des mots isolés, des signes de ponctuation divers et variés.

 

Il se tenait debout, le dos appuyé contre le tronc d'un arbre.

 

Un passant, un seul, ajustant son lorgnon, posa longuement un regard d'entomologiste sur l'éventaire mais ne trouva rien qui fût à son goût.

 

Alors une métaphore, qui se prenait pour la reine des lieux, vexée, humiliée, outragée, se fit remarquer d'une étrange façon: elle montra les dents comme un chien qu'on dérange, déploya ses ailes comme un oiseau, s'envola dans le gris du ciel et s'écrasa contre un nuage si dur qu'elle éclata en tout petits morceaux.

 

 

Jacques Herman

2010

22:40 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

01/11/2010

J'ai tendu l'oreille

 

 

 

J'ai tendu l'oreille jusqu'à la déchirure. Je voulais percevoir le clapotis des vagues mais je n'ai discerné que le lourd ronflement des machines de guerre, des usines à gaz et, au mieux, quoique rarement, le bruissement du vent dans les branches des arbres d'un square.

 

Aujourd'hui tu m'atteins, océan vert de gris, zébré d'écume folâtre, mais dans le basculement infini de tes vagues tumultueuses, arrogantes et fières, nées peut-être de la musculeuse tension incontrôlable de mon esprit.

 

Ce n'est de loin pas cela que je veux.

 

Je mesure à quel point s'éloigner de la mer, c'est faire naufrage dans les sombres replis de l'oubli profond.

 

Mon existence à présent se promène hors de moi, distante et glaciale, le long d'un canal qui va se perdre à l'horizon dans une brume trouble et laineuse comme un mauvais crachat.

 

 

 

Jacques Herman

2010

14:39 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

31/10/2010

Quel est le vent

Quel est le vent

Vorace

Goulu

Qui avale les amours

Après avoir soufflé dessus

 

Quel est le vent

Hargneux

Quand il se fait glacial

Qui fendille les lèvres

Pour les empêcher de dire

Leur désir de l'été

 

Quel est le vent

Qui défigure

Et non content de lacérer

S'infiltre dans les viscères

Et les fait exploser

 

Quel est le vent

Qui parle au coeur

Qui recouvre l'âme

Comme une vapeur

Irisante

Nacrée

 

D'un doigt tendu

Montrez-nous donc

Vous qui savez tout

Les chemins qui mènent

A l'abri des coups

De vents non désirés

 

 

Jacques Herman

2010

 

01:47 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (2)

30/10/2010

Si j'en avais le pouvoir

Le jour s'est écroulé dans un profond silence.

 

Si j'en avais le pouvoir, je ferais revenir la chaleur caniculaire, la poudre du ciel tamisée par le voile qui s'étend sur la mer, le bruissement des boqueteaux bleus dans le souffle léger du vent, les incandescences de midi plein dont les coups résonnent comme du cristal.

 

Je ferais revenir les folies passagères qu'inspire l'été, les révoltes aussi, les rêveries, les désirs confus, les amours dérouillées qui planent dévêtues au-dessus des villes qu'elles ont incendiées.

 

Je ferais revenir les brûlures du sable des dunes sur la plante des pieds.

 

Si j'en avais le pouvoir, je ferais parler les cendres qui s'apparentent à de chauds souvenirs, je rallumerais le feu qui nous a menacés pendant des heures de cruelle inquiétude sans jamais nous faire sortir de nos gonds et je rendrais la nuit si claire qu'on la verrait briller même en fermant les paupières.

 

Venez les filles, venez, partons à la dérive. Ne vous accrochez pas aux froides bouées qui se dandinent sur l'eau, mais qui sont attachées au fond, comme sont liés à leurs maîtres les chiens fidèles, et à leurs biens les vieux harpagons.

 

Embarquons sans tarder sur ces radeaux fragiles, qui ne mènent nulle part ou qui mènent ailleurs, selon les circonstances ou selon le hasard. Oubliez les mâts, les voiles, les rames et le moteur. Ne regardons jamais en arrière. Laissons à la brise, laissons aux courants, le pouvoir absolu. En quittant le rivage, abandonnons-y les vêtements lourds et entravants de la désespérance, et misons sur notre confiance et sur la bénédictions des dieux de l'océan.

 

 

Jacques Herman

2010

01:57 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (2)

29/10/2010

Faites attention

Au grattoir j'efface

Ou tente d'effacer

La rouille tenace

Qui m'empêche d'avancer

D'absorber le souffle

Nourricier de la vie

De cultiver l'espoir

Fragile

Grêle

Ténu

De te retrouver ailleurs

Que dans les coulisses

Ténébreuses

Puantes

Empoussiérées

De l'imaginaire

Des contes de fées

Des récits de sorcières

Des désirs que l'on prend

Pour des réalités

 

 

Faites attention

Où vous mettez les pieds

Pendant que vous écrivez

Me dit un garçon

D'une dizaine d'années

Qui joue au ballon

Devant les cargos

Amarrés au quai douze

Secteur C

 

 

 

Jacques Herman

2010

11:20 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

28/10/2010

De l'ombre bleutée du monde nouveau

De l’ombre bleutée du monde nouveau, tu ne verras que la trace délavée qu’elle a laissée sur le mur et qui ressemble, à s’y méprendre, à la caricature d’une blessure cicatrisée.

 

On t’avait pourtant dit qu’une ombre ne vit que le temps d’un soupir. Qu’il fallait te hâter de venir et de lui parler, sans la brusquer, sans l’offusquer, sans chercher à lui nuire, comme le font si souvent les simples d’esprit.

 

L’ombre n’est pas un servile reflet qui s’oppose à la lumière à cause d’un objet qui les sépare. Elle peut sa cacher, s’envoler, se tordre et se transformer, se taire ou crier. Elle peut naître et mourir, s’enfuir ou se suicider. Mais sa vie n’est jamais de longue durée.

 

Celle-ci ne portait pas de nom, ni de numéro. Aucun signe distinctif ne permettait de la différencier de ses semblables. C’est mardi matin qu’on l’inhumera dans la fosse commune, dans la plus stricte intimité.

 

 

Jacques Herman

2010

20:51 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

27/10/2010

Le petit bateau de pêche

Le petit bateau de pêche s’essoufflait
Ahanait

Transpirait

Epuisé il se plaignant

De tous ses malheurs

 

Il tendait un poing vengeur

Vers les dieux de la mer

Dont il disait qu’ils le malmenaient

Plus que tous les autres

A cause de relents

D’anciennes colères

Dont personne depuis cent ans

Ne sait plus rien

 

Le grand-père ou la grand-mère

Du petit bateau

Aurait fauté comme en ce temps

Où le moindre déplacement

D’air ressemblait  

A la  malséance

D’impudentes relations

 

Rien  au monde dit le bateau

N’a la dent plus dure que les dieux

De vraies teignes en ces lieux

Où nous ne cherchons

A parler franc

A dire vrai

Qu’un peu d’air frais

Un zeste de liberté

Une once de sérénité

Et beaucoup de poissons

 

 

Jacques Herman

2010

 

00:24 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

26/10/2010

Dans l'attente de l'aube

Peu après la mort

De sa dernière lueur

Le jour évanescent

Disparaît entièrement

Derrière les bois

Qui cachent l’horizon

 

Tout en ce moment

Change d’aspect

Mais aussi de parfum

Les objets rapetissent

Le monde rétrécit

Comme une peau de chagrin

Les odeurs de la nuit

Tiendront jusqu’au matin


Âcres relents

D’herbe pourrie

De lierre humide

De géraniums flétris

Qui viennent souligner

La misère du monde privé

De ses couleurs naturelles

Englouties bien malgré elles

Dans l’océan des nuit


On voit parfois passer

Au sommet de la colline bleutée

Un convoi funèbre

Un cortège de moines

Une vieille femme

Poussant une charrette pleine

A ras-bord

D’enfants morts-nés


On ne bouge pas

O respire à peine

Pour ne pas se faire remarquer


Dans un profond silence

Plein de frissons et de tremblements

Nous attendons que perce

Le premier rayon

De la lumière du jour


Certains d’entre nous

Prient les dieux de hâter

La venue de l’aube

Mais le temps reste le maître

Absolu

Incontesté

De la marche du monde


Jacques Herman

2010

19:25 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)