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23/10/2010

Régression

Plus j'avance et plus l'impression de reculer m'envahit jusqu'à l'étouffement. La régression, quand bien même elle ne serait qu'apparente, ressemble à s'y méprendre à ce déplacement fantasmatique, lent mais inéluctable, que l'on effectue, pas à pas, le dos à la mer, jusqu'à l'extrême bord d'une falaise crayeuse dont l'épiderme vert s'étend à perte de vue pour célébrer les noces de la terre et du ciel.

Pas le moindre appel, cependant,  ne me vient du large. Hormis les cris des mouettes et des goélands, le bruit continu des vagues et du vent, c'est le silence du monde absent qui me pénètre jusqu'aux os , glacial comme un baiser d'hiver.

Si je tombe, qui donc viendrait me retenir? Quelle improbable main éviterait le fracas de mon corps sur les rochers en contrebas?

Tandis que sans fin je recule, des gouttes de regrets, des flocons de remords, . descendent du ciel et m'embrouillent la vue et me piquent les yeux.

Jacques Herman

2010

16:23 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (2)

22/10/2010

Le rhume de la mer

Le canal s’embrume, mais on le devine qui fore l’horizon pour pénétrer le fleuve qui se jette lui-même, à corps perdu, dans l’estuaire.  On raconte que la mer s’offre un gros rhume depuis trois jours à cause du froid glacial de l’hiver.

 

L’écharpe des plages lui enserre le cou, les rares promeneurs jettent dans les vagues des tubes entiers de pilules décongestionnantes, mais la mer n’arrête pas de tousser. Les cargos s’en moquent mais les bateaux de pêche tremblent à chacun de ses éternuements.

 

Pauvre faune aquatique ! s’écrie un passant. On le rassure aussitôt cependant: les poissons, à ce que l’on dit, ne craignent jamais la contagion. Ils nagent, sans trop se poser de questions, le plus près possible du fond, où la toux de l’eau n’est pas même perceptible.

 

 

Jacques Herman

2010

16:16 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

20/10/2010

Dans l'herbe jaune on devine les traces

Pas le moindre souffle de vent. Les branches se tordent de douleur. L'incendie menace. Si nous restons ici, nous allons périr, dit l'oiseau le plus âgé, chef de bande incontesté de la gent volatile. Il ordonne le départ sur le champ. Et la voilà qui prend son envol.

 

Dans la rivière les poissons craignent l'ébullition. Le soleil veut notre mort, déclare l'un d'eux. Une vieille tanche, indifférente à tout, fait mine de ne pas entendre. Elle est de mauvaise humeur, dit une ablette, sans doute jalouse. Mais les tanches ont toujours la mine boudeuse.

 

Dans l'herbe jaune on devine les traces d'un bipède humain: les reliefs d'un repas et un feu mal éteint.

 

 

Jacques Herman

2010

15:22 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

19/10/2010

Pour la soupe du soir

Au milieu du chemin de la douleur ordinaire, il se trouve un îlot que fréquentent les dieux à la belle saison. Le soleil alors l'inonde de lumière et les souffrances se font oublier pour un temps. Mais, dès que le  vent devient glacial au point de déchirer le ciel, ou dès que tombent les premiers flocons,  le calvaire reprend de plus belle et aux petits bonheurs succèdent les tourments.

 

Dans les avenues de la paix, il est des lieux de guerre. Pas plus grands que des bancs qu'on repeint en vert après la bataille mais qui gardent les traces de tous les combats. C'est à peine pourtant, quand on passe devant,  si on les aperçoit.

 

Dans la candeur des âmes, il arrive que, sans crier gare, des diables en pierre se mettent à vibrer. C'est le signe irréfutable de leur terrible mission: ils perforent le coeur et la raison puis traversent les chairs. Après quoi, lourdement ils s'envolent et  se font engloutir dans la brume noirâtre de l'horizon.

 

Dans le potager, tout au bout du jardin, une femme âgée, un panier à la main, récolte des légumes pour la soupe du soir.

 

 

Jacques Herman

2010

13:30 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

18/10/2010

On murmure

On murmure

On susurre

On papote à mi-mots

On chuchote

On marmotte

On fuit comme la peste

Le verbe haut

 

On intrigue les passants

On étonne les oiseaux

Le silence finit

Par prendre le dessus

 

Du clocher pointu

De la cathédrale

Un diable en pierre

Ecarte les ailes

Se met à voler

Par-dessus les toits

Et finit par se fondre

Dans la noirceur du ciel

 

On se quitte

On se disperse

On rentre chacun chez soi

 

On ferme les portes

Et les fenêtres

Il pleut à verse

 

 

 

Jacques Herman

2010

 

 

19:03 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

17/10/2010

J'ai perdu mon temps

J'ai perdu mon temps

Dimanche dernier

Quatre jours depuis

Sont passés

 

Un doute soudain

M'effleure

Puis me pénètre

M'envahit

Fait rouler sur mon front

Quelques gouttes de sueur

 

Si par bonheur

Qui sait

Je le retrouve

Ce jeudi

Aura-t-il gardé

Me dis-je

Toute sa fraîcheur

Ou sera-t-il fané

Décomposé

Pourri

 

Comme ces fleurs

Achetées

La semaine dernière

Au marché

De la Place du Midi

 

 

Jacques Herman

2010

 

 

09:33 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (1)

16/10/2010

Je mesure

Je mesure l’inutilité des propos que je vais tenir avant même de les avoir posés sur la feuille de papier.

 

Fidèlement attaché à l’évidence logique, je me résous donc à n’en pas écrire le moindre mot.

 

Il convient donc de considérer les lignes ci-dessus  elles-mêmes comme nulles et non avenues.

 

 

Jacques Herman

2010

 

15:30 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (1)

15/10/2010

Le regard ombrageux des passants

Prendre une feuille morte - l'essence de l'arbre importe peu -  et la rouler entre les doigts, très doucement, jusqu'à ce qu'elle se brise bruyamment.

 

Suivre des yeux le vol imaginaire d'un bourdon, si possible en imitant, avec détachement et sans inhibition, son insupportable vrombissement.

 

Regarder la lune, les yeux dans les yeux, jusqu'à l'éblouissement, puis dénombrer les cratères en faisant coulisser les billes colorées  d'un boulier compteur.

 

Se coiffer d'un entonnoir géant, s'affubler d'un nez rouge de clown, par nature déstabilisant, et marcher en titubant, le sourire aux lèvres jusqu'au bout de l'avenue. S'arrêter en miaulant au pied du dernier réverbère ou se prosterner   humblement devant la première fille nue sous un manteau d'astrakhan.

 

Enfin, s'il en est temps encore, rentrer chez soi, relever avec soin les impressions du jour, avant de s'endormir avec l'image du regard ombrageux des passants.

 

 

Jacques Herman

2010

 

13:45 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (1)

14/10/2010

Rumeurs

Sans doute ne dira-t-on jamais assez l'impudence, le cynisme et la vulgarité , ni l'incontestable manque de retenue de ce qu'on appelle les petits bruits des rues . A ne pas confondre avec les gros bourdonnements des moteurs prétentieux, les aboiements des chiens, les cris des marchands, les travaux d'entretien.

 

Les petits bruits des rues sont d'une autre nature. S'ils sont à l'évidence  peu perceptibles du point de vue de l'acoustique , ils ne se font pas moins remarquer pour autant. On les appelle "on-dit", "bruits de couloirs", "ragots". Pour ceux dont la durée paraît moins évidente, on parle de "bruits qui courent". Et souvent, on les regroupe sous le nom générique de "rumeurs".

 

On sait pertinemment que l'épouse du notaire, la fleuriste et le coiffeur, trois personnes pour une seule rue de quelque trente maisons, depuis des lustres en font la collection. La première, qui ne brille guère par la puissance de ses raisonnements, les conserve sous cloche, comme du beurre ou du fromage, arguant du fait que c'est ainsi qu'elles résonnent le mieux et gagnent en audibilité. La deuxième préfère les enfermer dans un coffret dont elle détient jalousement la clé. Au fur et à mesure de sa récolte, le troisième les éviscère au soleil, les badigeonne d'huiles végétales, puis les enrobe de bandelettes et les expose dans son salon de coiffure.

 

 

Jacques Herman

2010

11:01 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (1)

13/10/2010

Le poète inconnu

"Du grand deuil des crapauds, il ne saurait être question dans les lignes qui suivent. C’est une règle bien établie, intangible, presque sacrée, de ne jamais s'appesantir sur la fin tragique de la vie des batraciens..."

 

Après ces quelques mots d’une introduction à l'évidence inachevée, le poète s'est tiré - mais on n'a jamais su pourquoi - une balle dans la poitrine.

 

Des taches de sang coagulé sur le papier jauni en portent encore aujourd'hui l'irrécusable témoignage.

 

Dans la nuit étoilée de ce dernier jour d'été vous m'observez de vos yeux globuleux, ô mes grenouilles préférées ; vous coassez pour me convaincre de reprendre les lignes de l'auteur trop pressé d'en finir. Mais il est mort, il a donc tout achevé, la reprise et la continuité n'ont de sens que si la vie se poursuit. On efface ce que d'autres ont fait ou alors on n'y touche pas, Mais on ne détourne pas la somme des échecs et des succès à notre profit.

 

Le printemps traverse ma chambre. La propriétaire m'invite à lire la plaque de pierre que le défunt a demandé de poser à côté de la porte: "En cette maison naquit en 1693 un inconnu;il y mourut en 1752 et le monde des lettres, des arts et des sciences ne lui a jamais rien dû."

 

Jacques Herman

2010

 

 

 

 

 

 

 

 

 

00:09 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)