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28/10/2010

De l'ombre bleutée du monde nouveau

De l’ombre bleutée du monde nouveau, tu ne verras que la trace délavée qu’elle a laissée sur le mur et qui ressemble, à s’y méprendre, à la caricature d’une blessure cicatrisée.

 

On t’avait pourtant dit qu’une ombre ne vit que le temps d’un soupir. Qu’il fallait te hâter de venir et de lui parler, sans la brusquer, sans l’offusquer, sans chercher à lui nuire, comme le font si souvent les simples d’esprit.

 

L’ombre n’est pas un servile reflet qui s’oppose à la lumière à cause d’un objet qui les sépare. Elle peut sa cacher, s’envoler, se tordre et se transformer, se taire ou crier. Elle peut naître et mourir, s’enfuir ou se suicider. Mais sa vie n’est jamais de longue durée.

 

Celle-ci ne portait pas de nom, ni de numéro. Aucun signe distinctif ne permettait de la différencier de ses semblables. C’est mardi matin qu’on l’inhumera dans la fosse commune, dans la plus stricte intimité.

 

 

Jacques Herman

2010

20:51 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

27/10/2010

Le petit bateau de pêche

Le petit bateau de pêche s’essoufflait
Ahanait

Transpirait

Epuisé il se plaignant

De tous ses malheurs

 

Il tendait un poing vengeur

Vers les dieux de la mer

Dont il disait qu’ils le malmenaient

Plus que tous les autres

A cause de relents

D’anciennes colères

Dont personne depuis cent ans

Ne sait plus rien

 

Le grand-père ou la grand-mère

Du petit bateau

Aurait fauté comme en ce temps

Où le moindre déplacement

D’air ressemblait  

A la  malséance

D’impudentes relations

 

Rien  au monde dit le bateau

N’a la dent plus dure que les dieux

De vraies teignes en ces lieux

Où nous ne cherchons

A parler franc

A dire vrai

Qu’un peu d’air frais

Un zeste de liberté

Une once de sérénité

Et beaucoup de poissons

 

 

Jacques Herman

2010

 

00:24 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

26/10/2010

Dans l'attente de l'aube

Peu après la mort

De sa dernière lueur

Le jour évanescent

Disparaît entièrement

Derrière les bois

Qui cachent l’horizon

 

Tout en ce moment

Change d’aspect

Mais aussi de parfum

Les objets rapetissent

Le monde rétrécit

Comme une peau de chagrin

Les odeurs de la nuit

Tiendront jusqu’au matin


Âcres relents

D’herbe pourrie

De lierre humide

De géraniums flétris

Qui viennent souligner

La misère du monde privé

De ses couleurs naturelles

Englouties bien malgré elles

Dans l’océan des nuit


On voit parfois passer

Au sommet de la colline bleutée

Un convoi funèbre

Un cortège de moines

Une vieille femme

Poussant une charrette pleine

A ras-bord

D’enfants morts-nés


On ne bouge pas

O respire à peine

Pour ne pas se faire remarquer


Dans un profond silence

Plein de frissons et de tremblements

Nous attendons que perce

Le premier rayon

De la lumière du jour


Certains d’entre nous

Prient les dieux de hâter

La venue de l’aube

Mais le temps reste le maître

Absolu

Incontesté

De la marche du monde


Jacques Herman

2010

19:25 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

25/10/2010

Georg Trakl

Dans le ciel de Salzbourg, à notre aplomb, le vent sculpte les nuages à notre seul usage dirait-on. Lentement, les images se succèdent, en fondu enchaîné, résolvant des mystères, ou tentant de répondre, à leur manière,  à chacune de nos questions, comme si nous avions décidé, les dieux et nous, de dialoguer.

 

Les nuées s’étirent, se tordent, se déchirent. En quelques instants, c’est le profil de Mozart qu’on voit se dessiner. Puis elles se défont, s’estompent et viennent soudain se renforcer. Nous nous sentons à présent épiés par le regard profond, pénétrant, nourri de la glaciale désespérance de Trakl qui honore le ciel de sa brève présence.

 

A nouveau, les nuages se déforment, s’effilochent puis semblent vouloir se ramasser sous la forme d’un index pointé comme une invitation à nous déplacer vers le nord. Nous devons quitter Salzbourg, impérativement. Nous atteindrons Cracovie par le train.

 

Dans la brume qui enrobe le Rakoviczer Friedhof,  les vers au goût de deuil et de pourrissement, du poète mort sous l’insoutenable  poids de la culpabilité ne cessent jamais de planer, quel que soit le jour, quelle que soit l'heure.

 

Puis nous nous rendons, toujours par voie ferrée,  à Mühlau , près d’Innsbruck, ou c'est l’ombre-même de Trakl qui survole les passants, comme un corbeau immense, les ailes déployées.

 

 

 

Jacques Herman

2010

23:26 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

24/10/2010

S'il avait plu au Très-Haut

Si Dieu l’avait voulu, tu serais mort rassasié de jours. Mais tu nous as quittés sans crier gare, alors que tu n’étais encore qu’un tout petit enfant. S’il avait plu au Très-Haut de prolonger ta vie, tu aurais eu le temps de t’amuser très peu et de souffrir beaucoup.

 

Alors, pour t’éviter des douleurs insoutenables, entre deux de ses doigts, Dieu t’a tordu le cou.

 

 

Jacques Herman

2010

16:42 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

23/10/2010

Régression

Plus j'avance et plus l'impression de reculer m'envahit jusqu'à l'étouffement. La régression, quand bien même elle ne serait qu'apparente, ressemble à s'y méprendre à ce déplacement fantasmatique, lent mais inéluctable, que l'on effectue, pas à pas, le dos à la mer, jusqu'à l'extrême bord d'une falaise crayeuse dont l'épiderme vert s'étend à perte de vue pour célébrer les noces de la terre et du ciel.

Pas le moindre appel, cependant,  ne me vient du large. Hormis les cris des mouettes et des goélands, le bruit continu des vagues et du vent, c'est le silence du monde absent qui me pénètre jusqu'aux os , glacial comme un baiser d'hiver.

Si je tombe, qui donc viendrait me retenir? Quelle improbable main éviterait le fracas de mon corps sur les rochers en contrebas?

Tandis que sans fin je recule, des gouttes de regrets, des flocons de remords, . descendent du ciel et m'embrouillent la vue et me piquent les yeux.

Jacques Herman

2010

16:23 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (2)

22/10/2010

Le rhume de la mer

Le canal s’embrume, mais on le devine qui fore l’horizon pour pénétrer le fleuve qui se jette lui-même, à corps perdu, dans l’estuaire.  On raconte que la mer s’offre un gros rhume depuis trois jours à cause du froid glacial de l’hiver.

 

L’écharpe des plages lui enserre le cou, les rares promeneurs jettent dans les vagues des tubes entiers de pilules décongestionnantes, mais la mer n’arrête pas de tousser. Les cargos s’en moquent mais les bateaux de pêche tremblent à chacun de ses éternuements.

 

Pauvre faune aquatique ! s’écrie un passant. On le rassure aussitôt cependant: les poissons, à ce que l’on dit, ne craignent jamais la contagion. Ils nagent, sans trop se poser de questions, le plus près possible du fond, où la toux de l’eau n’est pas même perceptible.

 

 

Jacques Herman

2010

16:16 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

20/10/2010

Dans l'herbe jaune on devine les traces

Pas le moindre souffle de vent. Les branches se tordent de douleur. L'incendie menace. Si nous restons ici, nous allons périr, dit l'oiseau le plus âgé, chef de bande incontesté de la gent volatile. Il ordonne le départ sur le champ. Et la voilà qui prend son envol.

 

Dans la rivière les poissons craignent l'ébullition. Le soleil veut notre mort, déclare l'un d'eux. Une vieille tanche, indifférente à tout, fait mine de ne pas entendre. Elle est de mauvaise humeur, dit une ablette, sans doute jalouse. Mais les tanches ont toujours la mine boudeuse.

 

Dans l'herbe jaune on devine les traces d'un bipède humain: les reliefs d'un repas et un feu mal éteint.

 

 

Jacques Herman

2010

15:22 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

19/10/2010

Pour la soupe du soir

Au milieu du chemin de la douleur ordinaire, il se trouve un îlot que fréquentent les dieux à la belle saison. Le soleil alors l'inonde de lumière et les souffrances se font oublier pour un temps. Mais, dès que le  vent devient glacial au point de déchirer le ciel, ou dès que tombent les premiers flocons,  le calvaire reprend de plus belle et aux petits bonheurs succèdent les tourments.

 

Dans les avenues de la paix, il est des lieux de guerre. Pas plus grands que des bancs qu'on repeint en vert après la bataille mais qui gardent les traces de tous les combats. C'est à peine pourtant, quand on passe devant,  si on les aperçoit.

 

Dans la candeur des âmes, il arrive que, sans crier gare, des diables en pierre se mettent à vibrer. C'est le signe irréfutable de leur terrible mission: ils perforent le coeur et la raison puis traversent les chairs. Après quoi, lourdement ils s'envolent et  se font engloutir dans la brume noirâtre de l'horizon.

 

Dans le potager, tout au bout du jardin, une femme âgée, un panier à la main, récolte des légumes pour la soupe du soir.

 

 

Jacques Herman

2010

13:30 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

18/10/2010

On murmure

On murmure

On susurre

On papote à mi-mots

On chuchote

On marmotte

On fuit comme la peste

Le verbe haut

 

On intrigue les passants

On étonne les oiseaux

Le silence finit

Par prendre le dessus

 

Du clocher pointu

De la cathédrale

Un diable en pierre

Ecarte les ailes

Se met à voler

Par-dessus les toits

Et finit par se fondre

Dans la noirceur du ciel

 

On se quitte

On se disperse

On rentre chacun chez soi

 

On ferme les portes

Et les fenêtres

Il pleut à verse

 

 

 

Jacques Herman

2010

 

 

19:03 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)